Texte 5

(5/7)

 

 

Didier Mencoboni, la peinture en liberté

 

 

Depuis de nombreuses années, Didier Mencoboni pousse aussi loin qu’il peut les logiques de la création picturale contemporaine. Comment être peintre abstrait à la fin du XXe siècle (il a commencé à exposer en 1983) et au début du XXIe siècle. Oui peintre, mais pas bêtement peintre comme le pensait Duchamp, plutôt artiste cultivé dont l’engagement dans la pratique picturale s’accompagne d’une analyse-critique sur l’exercice de celle-ci. Cela passe par une bonne information sur l’histoire de l’art et des développements les plus récents de l’art en général et de l’abstraction en particulier, mais cela va au delà du savoir savant, cela se traduit par des actions créatives quotidiennes.

 

Comme nous allons essayer de le souligner, la spécificité du travail de Didier Mencoboni est de ne point se focaliser sur des questionnements formels travaillant en interne le système de production des œuvres. Avec lui tous les temps de la création sont importants : de ce qui se passe avant la genèse d’une peinture individuelle jusqu’à ce qui détermine sa signification par une singulière présentation. Je fais ici allusion aux séries de petites peintures de même format présentées en piles (telles :…etc… 1989-2009) ne laissant visible que l’une d’entre elles ou encore à la disposition de x peintures de formats variés sur une étagère (…etc… 1994-2009). Comme il y a plusieurs rangs superposés (3 ou 4), seules les œuvres du premier plan sont visibles en totalité, les motifs peints recouvrant la surface des autres ne sont perçus que partiellement. Ces deux séries peuvent évoquer la frustration partielle de l’artiste qui n’expose qu’une peinture alors qu’une douzaine d’autres furent réalisées concomitamment. Les étagères transposent en galerie le vécu de l’atelier, lorsque au quotidien, et particulièrement lors d’une visite d’un amateur, se crée sur le mur une œuvre nouvelle somme des recouvrements partiels des toiles, soit un résumé éphémère du travail de quelques semaines ou quelques mois.

 

Ce qui se met en scène ici ce n’est plus la création singulière individuelle qui, venant au premier plan, tendrait à effacer partiellement les productions antérieures mais l’Œuvre entière de l’artiste qui, comme le titre générique l’indique (…etc…), n’a plus de début repérable et espère un prolongation, pour le moment, indéfinie. Le reste existe aussi et n’est peut être pas moins intéressant. Toute exposition est fragmentaire ; elle ne propose que ce qui a été retenu par l’artiste et le galeriste, la partie émergée de l’iceberg créatif, d’où l’usage du terme Episode dans le titre. En 2010 c’était juste Episode VIII, en 2014 on en est à Episode X : Génération …etc… . Malgré sa nombreuse production Didier Mencoboni ne se laisse pas déborder par celle-ci. Il fait méticuleusement l’inventaire de cette suite de créations. Il dénombrait au début de l’exposition 2132 tableaux. Les pièces présentées dans la galerie sont, comme le précise le communiqué de presse, « quelques uns des avatars construits par ce projet pictural, au fil des années. » Avec lucidité cet artiste souligne dans ses actes ce qui est vrai pour la plupart des peintres : la peinture est sans arrêts ou avec des arrêts toujours provisoires.

 

Il y a lieu de préciser que Mencoboni a très vite inscrit son travail plastique du côté de l’abstraction, dans ce que l’on peut appeler, faute de mieux, la « Nouvelle Abstraction » ou comme j’ai essayé de le formuler : les « Nouveaux espaces abstraits ». Cela implique que le créateur produise des images variées à partir de procédures définies par lui, sans que l’expression de son moi intérieur soit lisible dans les œuvres produites. Le choix d’une non expressivité subjective indique un retrait de l’artiste mais par son absence. Notre artiste reste présent dans chacune de ses créations par une inventivité des procédures propres, par une sensibilité à des formes et des couleurs qui lui appartient, par, quelque soit le travail plastique, une technicité très élaborée. Malgré l’utilisation du hasard dans la mise en place initiale des œuvres comme celles de la série Random remake (certains de ces tableaux sont présents dans cette exposition), les réalisations finales sont parfaitement sous contrôle ; laisser à un moment donné sa place au fortuit n’empêche pas d’exercer une maîtrise sur l’exécution. C’est, entre autres, par ce jeu entre liberté d’improvisation et domination des contraintes de production qu’une réalisation de Mencoboni ne saurait se confondre avec celle d’un autre artiste de la Nouvelle Abstraction.

 

Qu’y a-t-il à découvrir dans cette exposition intitulée Episode X : Génération …etc… ?

 

L’image du carton d’invitation intrigue d’emblée. Elle présente une création volumique très colorée. La complexité des jeux de couleurs ne facilite pas la perception des formes mais l’ombre portée au sol confirme la réalité d’un espace tridimensionnel. Une fois dans la galerie on constate que cette image, ainsi que les autres qui l’accompagnent, sont là pour elles-mêmes. Ces photographies, en fait des tirages jet d’encre couleur, représentent quelque chose qui ne sera pas présenté. Mencoboni a l’art d’accommoder les restes et il le fait toujours avec élégance. Il s’est décidé à ne plus jeter ses débris de matières picturales : ces peaux de peinture qui sèchent sur les pots de couleur avant de se retrouver dans l’évier d’atelier. Ces très petits fragments de peinture ont été juxtaposés, assemblés, montés jusqu’à donner, après agrandissement photographique, l’idée d ‘une sculpture haute en couleurs : peinture, sculpture, photographie, trois pratiques artistiques réunies en une seule œuvre.

 

Poursuivons la visite de l’exposition par l’examen de créations où l’auteur conjugue encore les relations entre la peinture et la sculpture. Ces mobiles, autant picturaux que sculpturaux, quittent le mur pour mieux y revenir. Ils proposent une mise dans l’espace de l’ « objet-tableau ». Les cercles et oves peuvent être taillés dans du polyméthacrylate de méthyle d’origine teinté dans la masse, mais ici parfois peints avec de la peinture synthétique. A côté de ces derniers sont suspendues d’autres formes circulaires en métal ou en miroir. On aura compris qu’il s’agit de jouer avec la lumière qui, en traversant certaines figures transparentes colorées, fait revenir sur le mur tout un jeu d’ombres teintées et de projections opaques. Les mouvances intrinsèques à ces suspensions font ici se promener des reflets d’éclairages tandis que là se croisent, se superposent et s’effacent les ombres. Tout change tout le temps pour le plaisir du regardeur.

 

Nous avons déjà évoqué la présence dans cette exposition d’œuvres de la série Random Remake. Il s’agit de collages de fines lanières de papier travaillées à l’aquarelle. Les esquisses, projets rejetés et les rebuts d’atelier sont découpés en fines bandes, comme avec un destructeur de papier, avant d’être dispersés d’un geste de la main sur une toile blanche. Le sort décide de l’emplacement où seront collés ces multiples linéaments colorés. Ils occupent toute la surface du support de bord à bord, il s’agit donc d’un all-over ; leur répartition sans lieux privilégiés permet à l’œil de se promener partout librement. De loin le visiteur pense à un dessin, les lignes dominent. S’il s’approche il peut cheminer sur les glissements progressifs des couleurs vives pour son plus grand plaisir. Henri Matisse disait : « Découper à vif dans la couleur me rappelle la taille directe des sculpteurs ». Par les superpositions de teintes différentes, Didier Mencoboni ne creuse pas sa toile, il installe un espace plastique de faible profondeur où le hasard crée dans les croisements de couleurs d’agréables surprises. L’artiste décide du processus créatif, il réalise son programme en habile technicien, mais il ne s’implique ni physiquement ni psychologiquement dans ses œuvres. Il y est sans y être et ainsi laisse libres les regardeurs d’associer comme ils l’entendent, sensuellement, psychiquement ou conceptuellement.

 

Ce qui vient d’être dit sur la présence et le retrait de l’artiste de son travail se retrouve dans les autres exemples de travaux accrochés dans cette exposition, notamment dans les Projections, 2013. Sur de grands papiers (75 X 220 cm) des cercles de tailles différentes sont distribués en semis ; ils se détachent par leurs teintes vives réalisées avec des encres se diffusant dans l’eau sur un fond où sont graphiquement dessinés des éléments d’architecture sans caractère. Là aussi le spectateur promène son œil comme il l’entend. Il peut selon son humeur faire un parcours dans l’œuvre sur papier en suivant l’une ou l’autre des couleurs (les rouges, les verts, les jaunes, etc.), il peut aussi relier plusieurs grands cercles avant de passer aux petits, se laisser tenter par les alignements (approximativement) horizontaux, verticaux ou obliques. Loin d’imposer une figure érectile (les verticales architecturales sont très discrètes), le peintre installe un espace ouvert favorable aux regards dispersés. L’artiste propose, le regardeur dispose. Duchamp, avec une pointe de regret, l’avait bien dit, « c’est le regardeur qui fait le tableau. » Mencoboni (comme la plupart des artistes de la Nouvelle Abstraction) intègre cet appel à participation du visiteur. Le sens de l’œuvre n’est plus imposé, il naît de la collaboration entre l’artiste et celui qui accepte de déposer, un moment durant, son regard.

 

Ce retrait de l’artiste devant le dispositif qu’il met en place se retrouve amplifié dans la nouvelle création de Didier Mencoboni présentée pour la première fois dans cette exposition. En parfait archiviste, l’artiste a inventorié les milliers d’éléments-figures qu’il a produit pour la série … Etc … Ces formes, matières, couleurs ont été extraites pour constituer une base de données. A l’aide de logiciels conçus pour ce projet, les différentes images, dorénavant numériques, se superposent avec un changement toute les trois secondes. Le dispositif s’auto génère sans fin produisant des milliers d’images de peintures virtuelles, des œuvres in vues, surprenantes pour l’artiste lui-même. Chaque image est unique ou presque, il paraît qu’il faudrait attendre plusieurs millénaires pour espérer revoir celle qui vous a brièvement séduit.

 

Le protocole que choisit l’artiste est comme une fable qui l’occupe durant la genèse de l’œuvre. Celui-ci évite les tentations narratives ou quelques attirances vers la peinture à messages. Les dernières créations de Didier Mencoboni participent à l’extension du champ déjà polymorphe de la peinture contemporaine. Les formes apparentes de ces œuvres sont les marques visibles d’un certain nombre d’actes. Pourtant on aurait tort d’en rester à l’examen de celles-ci. L’important n’est pas ce qui se voit mais ce qui est à l’intérieur du visible. Le « coefficient d’art » (Duchamp) se loge là dans cet infime, accessible seulement aux regardeurs qui veulent, qui peuvent ou qui savent voir intimement. Voir une peinture dans les détails, c’est refaire une expérience parallèle à celle du créateur. L’extime (Michel Tournier) de l’œuvre appelle l’intime du regardeur. Les créations picturales de Didier Mencoboni ouvrent, pour celui qui le veut bien, une voie intérieure par delà l’expression des affects.

 

1) H. Matisse, Ecrits et propos sur l’art, Paris, Hermann, 1972, p. 237.

 

 

 

 

Jean-Claude LE GOUIC

lacritique.org (www.lacritique.org) ,février 2014